seckSans langue de bois, Noël Malick Seck, se prononce sur l’actualité en Côte d’Ivoire et sur le continent africain. Du procès de Laurent Gbagbo à la crise malienne en passant par l’après Wade, il porte un regard critiques sur les événements qui ont cours.

Abidjandirect.net : Le procès de Laurent Gbagbo passe de report en report .Quel est le sentiment qui vous anime face cela ?

Je serais tenté de m'en réjouir. J'ai le sentiment que les occidentaux sont en train de plonger tout droit dans le piège que l'historien et grand politique Gbagbo leur a tendu. Dès sa première comparution à La Haye, en décembre dernier, en une déclaration d'à peine 10 minutes, il a réussi à faire taire la France ! J'ai vainement attendu les commentaires de Paris et de sa presse aux ordres, suite à son accusation clairement énoncée : "C'est l'armée française qui a fait le travail". L'Afrique entière a assisté à cette comparution. Dans le monde entier, on a regardé ce spectacle hallucinant. Gbagbo semblait dire, puisqu'on est là, profitons-en : allons jusqu'au bout. Jusqu'au bout de toutes les explications. De toutes les contradictions. Épuisons les mensonges officiels, redressons les faits et dévoilons les noms des vrais protagonistes.

Abidjandirect.net : Vous le pensez ?

Ce procès n'a pas pour moi d'autre sens que celui-là. Je dénie absolument aux occidentaux le droit, non seulement de s'ingérer dans nos politiques, évidemment, en Côte d'Ivoire, comme en Libye, comme hier en Yougoslavie ou en RDC et aujourd'hui en Syrie. Je leur dénie donc absolument le droit de juger n'importe lequel de nos présidents. Ce procès est anecdotique, la Cour pénale internationale n'est rien et ne doit jamais rien être aux yeux des Africains. Une innocence ou une culpabilité par elle prononcées : on s'en fout, ça ne compte pas, ça n'a pas de sens en 2012. J'ose dire que le plus pourri et meurtrier des présidents africains en poste est coupable de moins de choses qu'un George Bush ou un Nicolas Sarkozy. Tant que l'un d'entre eux n'aura pas été jugé par cette Cour pénale plus "blanche" qu'internationale, elle n'aura pas a mes yeux la moindre importance. En revanche, j'ai l'impression que Gbagbo va en faire la plus grande tribune qu'aucun chef d'État africain francophone n’ait jamais eue, pour le plus grand des réquisitoires, celui que l'Histoire devra retenir. Au-delà de son cas personnel, car Gbagbo ne s'appartient plus, il est à nous tous aujourd'hui et nous doit à tous la grande tournée de justice et de vérité dont nous avons besoin, au moment d'affronter un essor de l'Afrique programmé pour profiter à d'autres...

Abidjandirect.net : Depuis l’arrestation et le transfèrement de Laurent Gbagbo à la Haye, la Côte d’Ivoire peine a se réconcilier. Un regain de violence s’abat sur le pays. Avec sa vague d’arrestation. Quelles solutions proposez-vous aux ivoiriens ?

Je n'ai pas de leçon à donner aux Ivoiriens. Ni même de conseils. Je vous dirais même qu'il m'arrive souvent de m'inspirer de leur exemple. Il est évident que le Ouattara brillant économiste qu'on nous a vendu médiatiquement depuis 20 ans s'est évanoui. À sa place, un petit homme sans envergure. Nerveux, vite affolé et brutal par incapacité. Un comptable qu'on prend pour un économiste. Incapable de sécuriser son pays, d'organiser la réconciliation dans la justice et la concorde. C'est en tout cas ainsi qu'il m'apparaît.
J'ai lu que les USA, contrairement à la France de Sarkozy (et pour le moment d'Hollande, car les variations semblent infimes sur le dossier ivoirien entre les deux administrations), ne se résolvent pas à cette justice de vainqueurs qui fait qu'aucune personnalité du clan Ouattara n'a été seulement entendue dans le cadre d'une enquête… On dit qu'Hilary Clinton, qui a beaucoup oeuvré pour Ouattara en lui assurant le soutien d'Obama, lui réclame aujourd'hui des noms de gens condamnables… Or, nous savons tous que Ouattara ne peut pas obliger Soro ou un des ses lieutenants à aller comparaître aux côtés de Gbagbo.
Ce qui me permet de préciser ma pensée sur la CPI : pour un Africain honnête, conséquent et rigoureux, la place de Soro ou de Ouattara n'est pas plus à La Haye que celle de Laurent Gbagbo. Si ceux-ci devaient un jour être jugés, il faudrait que ce soit par la justice ivoirienne, ou, au pire, par une justice africaine.
Nous avons enduré l'ingérence politique, puis humanitaire, devons-nous maintenant accepter aussi l'ingérence judiciaire ?

Abidjandirect.net : Pensez-vous que la réconciliation peut se faire avec Gbagbo à la Haye ?

Évidemment, non. On peut d'ailleurs, à cet égard, mesurer l'absence totale de sens politique de Ouattara. Le premier, Sassou Nguesso venu aurait compris qu'il fallait garder Gbagbo au pays, pour pouvoir, justement, négocier directement avec lui en vue d'orchestrer la réconciliation nationale. Même si, Ouattariste borné ou occidental intoxiqué par les médias, vous croyez que Ouattara a gagné les élections ivoiriennes, celle implique que 46% au moins des Ivoiriens ont voté pour lui… peut-on faire la paix et se réconcilier sans 46% de la population ?

Abidjandirect.net : Vous dites donc qu’elle n’est pas possible ?

J'ajoute même qu'on ne peut pas réduire la problématique à la présence à La Haye de Gbagbo. Il faut aussi évoquer les morts régulièrement annoncées, quand ce ne sont pas de nouveaux massacres à caractère génocidaire contre les We dans la région de Duékoué. Les arrestations arbitraires. Les atteintes aux droits de l'homme et à la liberté de la presse. La vraie question est peut-on faire la réconciliation dans une Côte d'Ivoire aussi déchirée ?

Abidjandirect.net : La Sud Africaine Zuma a remplace récemment Jean Ping à la tête de l’UA. Pensez vous qu’elle pourra insuffler une nouvelle dynamique à cette organisation ?

C'est un véritable séisme politique. Comme d'habitude, le personnel politique africain est au-dessous de tout et semble accueillir avec une indifférence blasée cette élection extraordinaire. L'Union africaine échappe enfin au contrôle des francophones ! On est certainement encore loin des conditions réelles de l'autonomie (il suffirait que les pays africains financent eux-même cette vénérable institution). Considérez le silence gêné des occidentaux à cette annonce. Il est éloquent.

Abidjandirect.net : Ah bon ?

Imaginez la crise ivoirienne avec au lieu de la marionnette Ping, Mme Zuma… Dans l'actuelle Côte d'Ivoire, imaginez un instant que le FPI ou même des associations de victimes We, considérant l'incapacité manifeste de l'ONUCI et de la Licorne d'assurer leur sécurité, en appellent, à juste titre, à une Union africaine qui répondrait présente et proposerait une force d'interposition et une médiation dans les négociations futures...

Abidjandirect.net : Depuis l’accession de Macky au pouvoir, y a t –il un vent de changement sur votre pays ?

L'atmosphère est incontestablement meilleure, le climat moins délétère. J'ai moins peur de me retrouver en prison à chaque interview ! Le pays sort du wadisme. Humilié, exsangue, en proie au doute. J'aimerais être sûr que le nouveau pouvoir va poursuivre les dignitaires de l'ancien régime qui doivent l'être, et au plus vite, exemplairement. Et qu'il va également rompre avec le népotisme et son cortège d'injustice et d'immoralité. Les premières nominations incitent à la plus extrême vigilance.

Abidjandirect.net : Les poursuites contre Wade. Etes-vous d’accord ?

Je les juge indispensables et au plus vite ! Je les réclame ! Je suis prêt à aider ou à participer à la commission d'enquête, elle aussi indispensable, qui devra réaliser l'audit des pratiques en cours au Sénégal depuis plusieurs décennies. Y compris au sein de nos formations politiques. La moralisation de la vie politique est vitale. Nous n'avons nul besoin des ONG étrangères, du FMI ou de je ne sais quelle mondiale banque, pour estimer nos seuils de corruption et de dégradation des pratiques politiques. Nous n'avons besoin que du courage de les décréter et de l'assentiment du plus grand nombre qui ne bénéficie pas de ces pratiques ! Du communautarisme au droit de cuissage, en passant par la petite corruption au boulot octroyé, aux intimidations et pressions, nos mœurs politiques sont catastrophiques. Depuis plusieurs mois, je me suis mis en tête de commencer par balayer devant ma porte, devant notre porte, nous, Socialistes sénégalais…

Abidjandirect.net : Croyez vous-après les dernières sorties du leader du MFDC, croyez-vous à un règlement définitif à la crise casamançaise ?

J'aimerais savoir, au juste, à qui profite la crise casamançaise, pour vous dire le fond de ma pensée. Je n'ai pas l'âme d'un va-t-en guerre ou l'esprit pousse-au-crime, mais j'aimerais savoir ce qui retient l'armée sénégalaise depuis tant d'années de régler cette question ?

Abidjandirect.net: Votre regard sur l’actualité politique au Mali et principalement dans le nord ?
Que se passerait-il si au Sénégal se développait une rébellion comme celle qui embrase le Mali?
Notre armée, qui ne résout pas la crise casamançaise, saurait-elle, mieux que l'armée malienne, endiguer une occupation et y mettre un terme ? L'armée malienne est incapable de venir à bout de quelques milliers d'hommes en armes. Je trouve cette information particulièrement importante pour l'ensemble de la sous-région. Les tergiversations, polémiques et contestations qui accompagnent la gestion de la crise malienne, tant de la part des occidentaux que des Africains, sont très inquiétantes. S'il se développe réellement, comme le disent surtout les occidentaux, un islamisme radical, il n'a pas l'air de déranger tant que ça. Et il n'a pas besoin d'amis ou d'alliés tant ses supposés adversaires, nos états, sont faibles, sans ressource et sans volonté politique face à lui. Que sont donc nos pays, dont les frontières ont été tracées par le colonisateur, qui ne battent pas leur propre monnaie et qui ne disposent manifestement pas d'armée à même de garantir leur propre sécurité